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Phéromone, quand tu nous tiens ! par Patrick Lambert

 

 

L’amitié peut-elle s’expliquer ? De nombreux facteurs la conditionnent :

  • La ressemblance qui permet, comme chez les autres animaux, de distinguer l’allié de l’ennemi, le concurrent de la proie ou du prédateur ;
  • L’expérience qu’on a de l’autre, son comportement hostile ou engageant, sa capacité à communiquer ;
  • Son odeur, qui peut témoigner d’un goût culinaire partagé (curry, asperge, ail, alcool), d’une culture proche (tissus vestimentaires, lotion, parfum, savons, hygiène dentaire), d’un environnement comparable (ferme, écurie, moisissures, animal de compagnie, tabac), d’émotions fréquentes (peur, angoisse, tristesse, excitation).

L’odeur est également génétique ; elle est alors due aux phéromones. Elle est alors spécifique d’un individu, comme son empreinte digitale. Le complexe majeur d’histocompatibilité (CMH) est la séquence génétique qui code ces phéromones. Il sert également comme support de l’immunité, responsable du rejet de greffe quand celui du donneur est trop différent de celui du receveur, ce dernier produisant des antigènes, appelés HLA, dirigés contre les cellules du greffon.

L’Institut de Science Weizmann en Israël est à l’origine d’un article en juin 2022, paru dans le journal Science Advances, montrant que l’odeur corporelle est un des facteurs influençant les rapports sociaux et amicaux. L’expérience décrite a consisté à éliminer dans un premier temps tous les facteurs confondants listés plus haut, puis à comparer les odeurs entre les deux membres d’une paire d’amis du même sexe. Le résultat est que les personnes ayant une odeur naturelle similaire ont plus de chance d’établir rapidement une relation amicale. Ce travail n’est pas suffisamment significatif statistiquement parlant faute de participants (seulement 20 couples testés), mais il est surprenant car il va à l’encontre de ce qui est connu du typage CMH sur le choix du partenaire sexuel.

Depuis 1976, nous savons que la sélection du partenaire pour se reproduire est basée sur la stimulation olfactive par les phéromones, non seulement chez la souris, mais aussi chez les autres vertébrés, du poisson à l’humain. Le CMH code une séquence spécifique de peptides dans les cellules de surface, épithélium digestif ou vaginal, qui est dégradée par la flore commensale, ou microbiote, pour donner les phéromones qui se répandent dans les fluides biologiques (sérum, salive, urine). Ces produits sont hautement volatiles, d’où les odeurs.

L’humain est attiré par le visage d’un sujet ayant un CMH proche, mais il est aussi attiré par l’odeur d’un sujet ayant un CMH différent. La conséquence en est que les accouplements dépendent de la structure et du fonctionnement de la communauté. Ainsi les tribus sud-américaines  agricoles, sociétés polygames où la femme se voit chargée des travaux les plus lourds, comme des bêtes de somme, l’appariement pour la reproduction est indépendant du type CMH. Par contre, la même étude en communauté agricole Hutterite d’Amérique du Nord, les couples se forment entre individus à CMH différent, alors qu’une consanguinité était attendue dans ce type de société autarcique. La raison en est une longue période de cour, trois ans en moyenne, pendant laquelle le choix du partenaire se fait grâce à de multiples rapprochements intimes prolongés mais sans rapports sexuels. L’odeur est alors le facteur sélectif le plus important.

Pour vérifier ce tropisme, des femmes ont été invitées à sentir l’odeur en zone axillaire de maillots ayant été portés par des hommes. Celles en phase ovulatoire donnaient leur préférence aux porteurs CMH dissemblables, rappelant l’odeur d’ex amour. Celles sous contraception hormonales préféraient les phéromones CMH semblables, évoquant l’odeur de proches.

Quel est l’intérêt pour la reproduction de donner naissance à des descendants hétérozygotes, issus de CMH dissemblables. Une étude sur les saumons d’élevage, issus de CMH semblables, homozygotes, sont quatre fois plus souvent parasités que les saumons sauvages, hétérozygotes ; le bénéfice est évident. La femelle du roselin cramoisi, oiseau d’Eurasie de 15 cm, est plus « fidèle » à son compagnon quand ce dernier est hétérozygote, aux phéromones à son goût. La fauvette femelle a tendance à faire des infidélités lorsqu’elle rencontre un mâle plus CMH dissemblable que le compagnon « officiel », concurrencé par l’odeur. La sauvagine rouge, ou coq sauvage, s’accouple indifféremment avec les poules de proximité, mais il émet plus de sperme quand il s’agit d’une femelle CMH dissemblable, à phéromones plus excitantes. Le lézard, connu pour prolonger le coït quand il sent que la fécondité de la femelle est élevée, le prolonge aussi quand, second à couvrir la femelle, il sent, dans la vidange copulatoire du précédent, une plus grande proximité CMH entre la femelle et le premier mâle qu’entre lui et elle ; là aussi l’odeur rend l’animal plus vigoureux. Qu’en est-il des situations de viols ? Cela a été observé chez le saumon royal. La femelle se montre habituellement agressive envers le mâle CMH similaire. Si celui-ci parvient toutefois à dominer la femelle, la progéniture obtenue par ce viol possède une diversité génétique plus pauvre que celle conçue avec l’accord de la femelle ; la violence ne mène à rien de bon.

En résumé, les phéromones guident nos choix dans deux directions génétiquement opposées, selon qu’il s’agit de se faire un ami ou un amant. Cela nous invite, pour une vie sociale heureuse et sans déconvenue, à faire confiance à son nez.

Patrick Lambert

Psychiatre, praticien hospitalier au CHU de Nantes, diplômé en médecine légale, responsable du Centre d’Activité Thérapeutique à Temps Partiel du secteur 1 de l’agglomération nantaise, psychothérapeute fondateur de la psychagogie scotocentrée, auteur de “L’analyse psychagogique des rêves”, éditions Fabert.

Directeur et formateur E3PI en Psychopathologie et Analyse psychagogique des rêves.

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