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La relation entre le chat et l’humain, par Patrick Lambert

 

L’histoire de la relation du chat avec les êtres humains est loin d’être linéaire. Longtemps inutile à l’homme car, animal de territoire, il ne pouvait pas s’adapter à la vie nomade de l’homo sapiens. Ce n’est qu’au néolithique, en -9 000, qu’il devint le compagnon du sédentaire que nous étions devenus. Cette proximité avec l’homme fut donc très tardive, comparée à l’histoire de notre relation au chien qui date de 30 000 ans.


Le chat et l’humain, toute une histoire

À l’origine sauvage, le chat fut consommé comme les lapins. C’est dans le bassin méditerranéen oriental que se trouvent les premières traces d’apprivoisement. À Chypre, en -7 000, de nombreux squelettes archéologiques de chats sauvages portent les traces de cuisson et de consommation humaine.

À partir de -3 500, sa fonction change. Le chat est sacralisé par les égyptiens. Ce n’est pas un hasard dans cette vallée du Nil, où l’agriculture gagne ses lettres de noblesse, qu’il soit présent près de la déesse du bonheur du foyer, car ce carnassier est un redoutable défenseur des provisions de la famille face aux rongeurs.

Dans cette histoire du néolithique patriarcal, le chat casanier fut constamment associé à des figures féminines. Les déesses portaient le nom de Bastet en Égypte, Sati en Inde, Diane à Rome, Freyja dans les pays nordiques. Il atteint même le statut de dieu, doué de vie éternelle après la mort, embaumé, dont la momification a été constatée des centaines de milliers de fois, lors des fouilles archéologiques de vestiges de l’époque de l’Égypte antique. En Grèce antique il vient remplacer la belette dans la fonction de protection des récoltes. Le reste de l’Europe l’adopte comme auxiliaire de lutte contre les nuisibles dans les siècles qui ont suivi, en particulier lors des invasions barbares du 5e siècle, qui n’étaient pas qu’humaines, les « barbares » amenant dans leurs vaisseaux des rats.

Le christianisme au moyen-âge, et ses superstitions, ont remplacé l’image bienfaitrice du chat par une image négative, et même diabolique selon les croyances de l’époque. De vénéré, faire valoir ornemental dans sa représentation, porte-bonheur, il devint satanique, voué à être torturé, exterminé, particulièrement le chat noir, métamorphose supposée de sorcière, à l’époque où la chasse aux sorcières allait bon train. Résultat, la peste fit des ravages à partir du XIVe siècle en Europe, conséquence des bulles papales jetant la fatwa sur cet animal. La relation avec la prolifération des rats porteur du bacille de Hansen ne se fit pas, et il fallut attendre le XVIIe siècle pour que le chat retrouve sa place d’allié de l’homme, en particulier sur les navires qu’il fallait dératiser. Favoris des reines et des rois, ils furent au XVIIIe siècle sélectionnés et exposés, en Grande-Bretagne plus qu’ailleurs, car pays de marins.

Les qualités de propreté du chat plaidèrent pour son succès au XIXe siècle. L’évolution génétique du fait de sa domestication le rendit plus docile et plus petit, apprécié pour son agilité, tout en étant de compagnie apaisante, car capable de dormir 16 heures par jour. Le XXe siècle le mit à l’honneur au cinéma. Dessins animés et films d’animation le montrèrent malicieux, ce qui lui permettait d’endosser autant le rôle de méchant que de gentil. Au XXIe siècle, il alimente une zoolâtrie, grâce à l’expansion de la toile électronique. Sujet d’images, de vidéos et de commentaires à l’infini sur ses prouesses comiques, émouvantes et surprenantes, il se montre tout à tour majestueux, câlin et attendrissant, particulièrement le chaton avec ses yeux écarquillés. La bande son participe au succès, avec des vocalises produites presque humaines, qui permettent aux spectateurs de s’identifier à l’animal. Bref, la trace carbone laissée par son succès sur la toile est phénoménale. Par exemple, le chat Nala, adopté par une famille californienne, vedette des applications électroniques, a 3.3 millions d’abonnés sur Instagram, une chaîne YouTube, un site Internet, et alimente un commerce de produits dérivés à son effigie, ce qui assure la fortune de ses maîtres.


La toxoplasmose, ce parasite qui modifie le comportement des mammifères

Un cousin du chat, le puma, a été repéré comme ayant un certain pouvoir d’influence sur une autre espèce vivante, en l’occurrence non sur l’humain, mais sur le loup, étude publiée en novembre 2022 dans Communications Biology. Ces deux animaux, le puma et le loup du parc de Yellowstone (USA), se partagent un même territoire, dans un rapport de compétitions des ressources entre carnivores, sans pour autant être prédateur l’un de l’autre. Il a été remarqué que le loup qui atteint la place de chef de meute est plus souvent touché que ses congénères par la toxoplasmose. Cela s’explique par le fait que le toxoplasme rend le loup moins réticent à prendre des risques. Ce changement de comportement l’avantage dans la conquête du pouvoir. Pour la même raison, les loups infectés se séparent plus souvent et plus rapidement de la meute d’origine.

Le parasite responsable de la maladie doit, pour se reproduire sexuellement, copuler dans les intestins de félins. Il se propage ensuite grâce aux excréments des pumas disséminés sur leur territoire. Quand une meute de loups s’aventure sur un territoire occupé par les félins, elle se contamine, ce qui la rend plus vulnérable. Le protozoaire passant la barrière hémato-méningée des animaux à sang chaud, il s’accumule dans le cerveau de leur hôte sous forme de kystes permanents. La conséquence est un changement de comportement du loup, qui s’enhardit, ce qui l’amène à se mettre dans des situations plus propices à la transmission du parasite. Le mécanisme est imparable. Les loups infectés sont moins réticents au conflit, prennent plus de risques, et ont plus de chance de devenir le loup dominant. Résultat, le loup infecté a plus d’opportunités de contaminer un nombre important de femelles sur lesquelles il a le monopole en tant que mâle alpha. De plus, les autres loups porteurs de la toxoplasmose, rendus aventuriers et intrépides par la maladie, iront contaminer d’autres meutes. Ainsi, nous avons une colonie de pumas qui modifie le comportement de la colonie avec laquelle elle est en concurrence, afin d’affaiblir cette dernière. En effet, l’espérance de vie d’un loup ou d’une meute qui brave tous les dangers risque de se réduire notablement.

Mais revenons au chat, de la sous-famille des félins comme le puma. Il partage avec celui-ci un rôle comparable, que l’on pourrait nommer mentaliste si le tiers visé en tirait un bénéfice, selon la définition de Skinner, comportementaliste étatsunien du XXe siècle. Mais tout comme le loup, le petit rongeur cible du chat, rat ou souris, voit son comportement changer à ses dépens. Expliquons-nous. Nous avons le toxoplasme qui se multiplie dans l’intestin du chat, comme chez tous les félins, et nous avons la souris effrayée par l’urine de chat, ce qui lui permet de façon innée d’éviter son prédateur. Le chat camoufle ses excréments chargés de parasites dans le sol, à distance de son urine. Le petit rongeur qui consomme un légume ou du grain au sol se contamine. Tout comme dans le cerveau du loup, apparaissent alors des kystes toxoplasmiques cérébraux. Alors la terreur mortelle envers les chats se transforme en attraction fatale. L’animal non seulement n’est plus repoussé pour l’odeur d’urine de son prédateur, mais se montre excité par elle, comme s’il était en présence d’une femelle fécondable. Le taux de dopamine de la souris s’élève de 15% dans le cerveau, et le système de récompense du cerveau s’emballe comme lors de l’accouplement. La souris subjuguée est ainsi plus facilement approchée, tuée et mangée : Tom peut enfin croquer Jerry. Cela permet au parasite de se reproduire à nouveau.

Cet animal a réussi à atteindre le statut de mentaliste, c’est-à-dire d’un être vivant capable de manipuler le comportement d’autrui.


Le lien entre toxoplasmose et schizophrénie

Qu’en est-il de l’humain ? Près de 45% de la population mondiale est porteuse du toxoplasme. La plupart du temps, l’équilibre entre l’hôte et le parasite, qui permet le sommeil des kystes cérébraux, est obtenu grâce aux défenses immunologiques de notre cerveau glial. Mais certains types de toxoplasme sont plus dangereux, en particulier en Amérique du Sud, Guyane comprise. En métropole, les régions les plus touchées sont l’Île de France et l’Aquitaine. Les kystes dormants peuvent se réveiller lors d’une baisse de l’immunité (SIDA, traitement antirejet lors d’une greffe d’organe). La maladie peut alors se déclarer, pseudo-grippe en primo-infection, et les formes secondaires pulmonaires peuvent être mortelles. Les formes neurologiques peuvent se manifester par des convulsions, et les formes psychiatriques par des troubles psychotiques.

Ainsi, plusieurs études montrent un lien entre schizophrénie et toxoplasmose. Dans la schizophrénie, il existe un trouble de répartition de la dopamine, ce qui est également le cas lors de la neuro-inflammation péri-kystique qui permet d’obtenir que l’infection soit circonscrite. Se pose donc le lien de causalité entre toxoplasmose et schizophrénie, ces deux maladies touchant les adolescents et adultes jeunes. Les schizophrènes sont plus souvent séropositifs à la toxoplasmose : cause ou conséquence ? Par ailleurs, les kystes touchent préférentiellement les amygdales cérébrales, régions qui répondent à la fois aux stimuli provoqués par les prédateurs et les partenaires sexuels, contrôlant ainsi le comportement inné d’évitement des uns, et d’attirance pour les autres.

Peu d’études ont porté sur les conséquences comportementales de la présence du toxoplasme sur les porteurs sains. Ce qui est bien documenté, c’est la menace que représente une primo-infection pour les femmes enceintes, avec le risque de fausse couche, de jaunisse du nouveau-né, d’enfant aveugle ou sourd, ou encore attardé mental.


L’humanité, la plus belle conquête du chat

Alors que tirer de tout cela ? Bien que les chats soient responsables de la mort chaque année de milliards d’oiseaux qui enchantent nos jardins et nos parcs, qu’ils se montrent d’après leurs détracteurs distants, détachés, dédaigneux, fiers, et cruels avec leur proie, que leur matière fécale et leur urine soient d’odeurs bien plus désagréables que celles des chiens, que contrairement à ceux-ci il a moins de flair, et ne partage pas la même nourriture que les humains, pourtant, ils sont la coqueluche des réseaux sociaux : 8 millions de foyers français en ont au moins un, contre 6 millions pour le chien ; en population animale, la différence est encore plus significative : 14 millions de chats pour 8 millions de chiens..

Pourquoi les propriétaires de chats ont-ils une si belle tolérance envers ces animaux ? La toxoplasmose serait-elle en cause comme pour les souris : amour irrationnel déclenché par une parasitose qui nous rend attirant ce qui est censé nous éloigner ? Certains humains renoncent-ils à la compagnie des hommes, ayant trouvé avec le chat un déclencheur de la sécrétion de dopamine ? Ou alors la cause est-elle psychodynamique, avec une fascination pour le côté obscur de l’humain, personnifié dans cet animal de compagnie ? Les humains, tout comme les souris, seraient-ils victimes du chat mentaliste, qui ne ronronne qu’en présence de l’homme pour mieux le conquérir ? Et si l’homo sapiens est si souvent un loup pour l’homme, ne serait-ce pas parce que la toxoplasmose a contaminé près de la moitié de la population humaine, rendant ceux-ci plus enhardis les uns contre les autres, comme le fait le puma avec le loup de Yellowstone ?

Beaucoup de questions qui mériteraient des études plus approfondies pour connaitre ce qui sous-tend la relation de l’humain et du chat. En attendant, le toxoplasme a encore de beaux jours devant lui, grâce à cette explosion de popularité des chats dans ce nouveau monde des réseaux sociaux. L’humanité, décidément, est la plus belle conquête du chat, pour notre bonheur, … ou notre malheur.

Patrick Lambert

Psychiatre, praticien hospitalier au CHU de Nantes, diplômé en médecine légale, responsable du Centre d’Activité Thérapeutique à Temps Partiel du secteur 1 de l’agglomération nantaise, psychothérapeute fondateur de la psychagogie scotocentrée, auteur de “L’analyse psychagogique des rêves”, éditions Fabert.

Directeur et formateur E3PI en Psychopathologie et Analyse psychagogique des rêves.

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