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L’approche phénoménologique de l’enfant permet-elle une Daseinsanalyse ?

Intervention de Bertrand Chapuis (pédopsychiatre, membre de l’École Française de Daseinsanalyse, formateur en thérapie existentielle) dans le cadre du séminaire de Phénoménologie organisé par l’Association Française de Psychiatrie (10 janvier 2025).

Une réflexion sur la possibilité d’une Daseinsanalyse à partir d’une approche phénoménologique de l’enfance et sur ses apports pour la clinique des pathologies narcissiques à l’adolescence et à l’âge adulte.

Séminaire de Phénoménologie de l’Association Française de Psychiatrie

Aborder le rapport au monde de l’enfant en tenant compte de son évolution, de ses spécificités et de ses difficultés en nous interrogeant sur l’intérêt de cette approche pour la pratique clinique.

En décembre 2024, Jean-Louis Griguer (psychiatre des hôpitaux, docteur en philosophie, animateur du séminaire) a abordé « L’enfant dans le monde » puisqu’il s’agit d’aborder en phénoménologue, et pas seulement en pédopsychiatre, la manière dont, dès la naissance, se construit pour l’enfant son rapport à l’existant.

Mais faut-il être phénoménologue, philosophe ? Ou, pouvons-nous à partir de nos expériences de médecin nous autoriser à une approche phénoménologique, en nous plaçant à la fois en observateur de l’enfant dans le monde, de l’enfant dans son monde et du monde de l’enfant ?

Et, puisqu’il faut tenir compte du développement psycho-neuro-somatique de l’enfant, je vous propose de réfléchir plutôt sur l’enfance que sur l’enfant ; l’enfance dans sa temporalité, de la naissance à la puberté. Mettre un terme à l’enfance en évoquant la puberté indique de façon claire la place du corps dans la phénoménologie, celle de la corporéité, celle qui construit l’image consciente et inconsciente de son corps propre. Le temps de l’enfance doit apprendre qu’il a un corps à travers les plaisirs qu’il procure mais aussi les contraintes qu’il impose. Le temps de l’adolescence va devoir apprendre qu’il est aussi un corps. Dans l’approche philosophique de la phénoménologie et dans la pratique thérapeutique de la Daseinsanalyse, la place du corps est fondamentale en tant qu’habitat, ce qui fait la différence avec la Psychanalyse. C’est aussi, nous le verrons, dans la deuxième partie, ce qui a rendu le dialogue impossible entre Freud et Binswanger.

L’enfant dans le monde

Ce mot majuscule et singulier est rendu complexe par le pluriel qu’il recouvre. Il y a les mondes de l’extérieur et ceux du monde intérieur : le monde du corps à travers la corporéité, celui de l’esprit à travers la psyché et celui de l’âme à travers les croyances. Aborder tous ces mondes donne le vertige. Alors, pour nous aider à oser quand même les embrasser tous, Bruno Verrecchia (pédopsychiatre et ex-directeur de programme au Collège international de philosophie) écrivait dans un éditorial de la Lettre du Psychiatre (Vol. I – n°4 – septembre-octobre 2005) :

la phénoménologie traverse et imprègne toutes les sciences humaines. Elle fait montre d’une capacité d’ouverture et de dialogue qui questionne productivement les différents champs de la connaissance, de la physique fondamentale aux sciences cognitives, de la psychanalyse aux neurosciences, en passant, bien évidemment par la psychiatrie. Parce qu’elle montre plutôt qu’elle ne démontre, elle est peu encline à la polémique idéologique. Bien qu’exigeante dans la radicalité même de son questionnement, elle ne cherche pas à avoir raison. Elle n’a d’ailleurs aucune thèse définitive à proposer, aucun système à ériger, aucune vérité absolue à imposer. Elle apparaît davantage comme une entreprise de dépaysement sans cesse à la reconquête du vif de l’expérience et de la rencontre. Car, ce que nous croyons voir, nous ne le voyons précisément pas, tant notre regard peut être obstrué par nos constructions théoriques. Mettre en parenthèses tous nos présupposés, suspendre notre jugement, tel est son postulat de naïveté. La phénoménologie nous invite à cheminer avec elle mais ne nous prive pas du risque singulier de notre propre cheminement. Elle ne s’inquiète pas de l’avenir de la subjectivité : elle n’y est pas indifférente pour autant, mais elle préfère nous laisser agir là où nous sommes, là où nous avons à être ou laisser être. Mais toujours à la mesure de chacun, dans le respect de sa singularité, de sa finitude et de ses propres possibilités. Autant dire qu’elle fuit le vacarme des indignations par trop collectives pour privilégier une résistance plus intime.”

Montrer plutôt que démontrer, ne pas chercher à avoir raison, accepter le postulat de naïveté de cette approche, pratiquer l’épochè, c’est-à-dire, suspendre tout jugement et privilégier une résistance plus intime face aux savoirs théoriques ; donner la priorité aux savoirs éprouvés par les expériences. Ainsi définit, l’approche phénoménologique n’est-elle pas un des enjeux essentiels de la fonction de parentalité : concernant l’enfant, le parental consiste à l’informer, à le prévenir pour le guider dans ses expériences qui deviendront des savoirs éprouvés pour qu’il fasse connaissance. Pour l’illustrer, si on dit à un enfant « ne touche pas le poêle tu vas te brûler », cela n’a pas pour but de l’en empêcher. Dès que l’adulte parental aura le dos tourné, l’enfant s’empressera d’aller vérifier ce que signifie « se brûler ». L’avertissement permet qu’il ne se brûle qu’au premier degré et non au troisième. Le monde dont on peut parler parce qu’on est allé à sa rencontre, est le concept husserlien de Lebenswelt qui peut se traduire par le monde vécu, le monde de la vie de chaque individu. Il est facile de comprendre alors, pourquoi l’approche phénoménologique intéresse d’abord la psychiatrie adulte quand elle est confrontée aux paroles du patient à propos de son monde vécu, surtout quand il est psychotique. Le livre Clinique du Lebenswelt : psychothérapie et psychopathologie phénoménologiques avec neuf articles pour la plupart inédits ou restés confidentiels d’Arthur Tatossian est une réflexion de fond sur la véritable éthique d’être avec l’autre. En préface, une lettre très touchante de Jeanne Tatossian adressée à Virginia Moreira (Professeure à l’Université de Fortaleza) qui a diffusé dans son laboratoire de recherche au Brésil, les travaux du grand psychiatre phénoménologue marseillais.

Mais qu’en est-il pour la psychiatrie de l’enfant ?

Le monde vécu de l’enfance est d’abord agi avant d’être parlé. L’infans, terme de Sandor Ferenczi, désigne l’enfant qui n’a pas encore acquis le langage. Que peut nous dire le tout-petit de son monde vécu, en dehors des pleurs ou des sourires aux anges ? Que peut nous dire le plus grand en dehors de ses colères, de ses excitations, de ses chagrins et de ses peurs ? Nous, devenus adultes, que pouvons-nous interpréter du monde de l’enfance et de son évolution ?

Alors, pour proposer une réponse phénoménologique chez l’enfant, servons-nous du Dasein de Heidegger comme l’a fait Binswanger pour les adultes.

Heidegger a reconsidéré les choix premiers que la métaphysique grecque a enraciné dans notre raison occidentale : à savoir, la nature réflexive de notre identité à partir d’un autrui qui nous ressemble, un autre nous-même. Il remet en question et déplace ainsi l’édifice ontologique construit sur le mythe de Narcisse. Nous verrons plus loin que de nombreuses versions du mythe de Narcisse mettant en jeu la nymphe Echo, nécessite d’autres interprétations sur la réflexivité. Toujours est-il que Heidegger postule que notre identité réflexive est confrontée (non pas à un autre nous-même) mais à de l’Être pur, un pur esprit non incarné (peut-être ce qu’on nomme aujourd’hui Altérité dans ce qu’elle nous renvoie à de l’étrange de nous-même, « Je est un autre » disait Arthur Rimbaud, c’est peut-être aussi le Sujet majuscule de la psychanalyse freudienne ou le grand Autre majuscule de Lacan ?). Toujours est-il que dans Être et Temps, paru en 1927, (Sein und Zeit), Heidegger se livre à une analyse existentielle de l’Être majuscule en explorant ce qu’il considère notre “impensé occidental”.  Les expériences éprouvées par un individu capable de faire face à l’Être majuscule deviennent pour lui des « existentiaux », terme par lequel il prétend exprimer la relation de l’être-là à son environnement, le fameux “Dasein” qu’on peut aussi entendre comme être le-là. Un sentiment d’existence dépassant, transcendant les limites corporelles du corps et les limites intellectuelles de la raison. Le poème de Jacques Prévert, L’accent grave, est une belle illustration des conséquences séduisantes du Dasein : l’élève Hamlet en réponse à la question « To be or not to be » dit au professeur « Oui, je suis je ne suis pas ! » Où accent grave. Oui, nous sommes encore là où on n’est déjà plus et nous sommes déjà là où on n’est pas encore ! La présence de l’esprit s’attarde et devance le corps. En 1927, inutile de préciser qu’une telle capacité à éprouver le Dasein semble réservée à une élite intellectuelle et culturelle. Dans les années 50, Médard Boss, psychiatre suisse, interroge Martin Heidegger sur la question de savoir si la psychanalyse et « l’analytique du Dasein » ont quelque chose à faire ensemble ; et si oui, qu’ont-elles à faire ? Ils organisent les Zollikoner Seminare qui se dérouleront de 1959 à 1969 et réunissent des élites de la médecine, de la psychologie, de la psychiatrie. Pour Heidegger, toutes représentations objectivantes doivent être abandonnées pour pouvoir se centrer sur la constitution fondamentale de l’être comme être-dans-le-monde. Pour lui, le Dasein est donc l’Incontournable non seulement de la psychiatrie mais de la médecine en général.

Aujourd’hui, presque un siècle plus tard, l’observation du nourrisson nous permet de faire l’hypothèse qu’Heidegger semble, en fait, avoir renoué avec le Dasein spontané du début de la vie ; ce qui est conforme au postulat de Naïveté de Bruno Verrecchia.

Le Dasein du nourrisson à la naissance

Le bébé est le monde et le monde est lui : il n’a pas conscience des limites de son corps qu’il n’habite pas encore. Bébé ʺJEʺ est le monde. C’est le stade narcissique primaire absolu, décrit par Margaret Mahler.

La place que nous avons appris à donner aux années de l’enfance, années qui commence in utero pour se terminer avec l’avènement de la puberté, cette place nous oblige à repenser le Dasein de Heidegger. Il est vécu, éprouvé, neurologisé (donc mémorisé d’emblée et naturellement) par le bébé, dans sa bulle amniotique : il est le monde, il est son monde, et cette perception doit pouvoir se maintenir un temps à la naissance quand il tombe dans l’autre monde pour se protéger de ce traumatisme. En 1986, les éditions PUF publient un livre clé, préfacé par Serge Lebovici, livre clé pour aborder les troubles du développement en particulier les troubles du spectre autistique. L’auteur, Daniel Marcelli est en passe de devenir professeur de psychiatrie de l’enfant. Son essai Position autistique et naissance de la psyché, réalise la greffe du neurodéveloppemental sur les observations métapsychologiques de Mélanie Klein, Margaret Mahler, France Tustin, Bion, Winicott et bien d’autres. Marcelli montre comment la capacité de rémanence du système nerveux concerne autant l’audition que la vision : la rémanence, c’est la persistance du message alors que la stimulation neuronale s’interrompt transitoirement, cela permet l’illusion de la continuité. La rémanence servira de support à la capacité psychologique de surséance vers l’âge de 2 ans : pouvoir se représenter la présence dans un temps d’absence. Il pose l’hypothèse que l’enregistrement des battements cardiaques maternels dans le cortex auditif du bébé in utero, constitue l’acte de naissance fondateur de la vie psychique ultérieure. Cette protopensée serait la perception-représentation d’un temps circulaire binaire permanent et cela, grâce à la rémanence qui crée une illusion de continuité. Cette protopensée contient donc la dialectique originelle : il y a du silence dans le bruit et du bruit dans le silence dans une circularité sans fin. Cet éprouvé auditif binaire et continu est sans coloration affective : ni agréable, ni désagréable. C’est un repère neutre de sécurité. A la naissance, cette illusion de continuité sensorielle aurait encore besoin d’être maintenue compte tenu du traumatisme que représente la chute dans le monde extérieur. Le paléocortex sensoriel maintient une bulle autistique d’isolement pour se protéger des éprouvés sensoriels traumatiques venant de l’extérieur. Cette phase de rémanence des perceptions intérieures qui tente de constituer la seule réalité existante, est qualifiée de solipsisme postnatal. (Conception philosophique selon laquelle le moi, avec ses sensations éprouvées constitue la seule réalité existante dont on soit sûr, le monde extérieur n’étant que des représentations imaginées tant qu’elles ne font pas expérience).

La perte du Dasein avec l’introduction d’un monde binaire

Vers le huit-neuvième mois, la maturation des aires corticales du néocortex va amener l’enfant à la position schizoparanoïde décrite par Mélanie Klein, le bébé étant confronté à l’angoisse de l’étranger. Repenser le Dasein de Heidegger dans le temps de l’enfance devient comme le propose le philosophe, Kostas Axelos : « les fragments questionnant que nous mortels, sommes dans notre rapport à l’Être majuscule ». Prendre conscience de la mort sera à l’origine de la position dépressive limite (position qui seule permet de s’affranchir de la position schizoparanoïde). Le passage par ces positions ne sont pas vraiment des Daseins ! Seule, la position dépressive limite nous oblige à renoncer à la toute-puissance, sans pour autant nous considérer impuissant !

Au sujet de la mort, un mot sur mon cheminement de médecin. J’ai fait mes études à Necker-Enfants Malades dans le but de devenir chirurgien, ayant été initié à cette approche, au sein de la clinique privée de mon père depuis mon adolescence. Interne des Hôpitaux de Toulouse en 1980, je pars ensuite exercer la chirurgie en tant que Volontaire du Service National à Saint-Louis du Sénégal. Ce sont des vécus et des éprouvés face à la mort mais aussi face à des vies sauvées qui vont faire expérience, sans que je sache encore qu’il s’agit de phénoménologie. L’approche phénoménologique devient une approche philosophique de l’existence humaine, quand elle prend conscience de sa mortalité imprévisible, ce qui peut conduire à vouloir et pouvoir y mettre un terme.

De retour à Toulouse, j’opte pour les neurosciences ayant la chance de faire un stage dans le laboratoire de Jacques Glowinski (pharmacien et chercheur, spécialisé en neurobiologie et considéré comme l’un des pères fondateurs de la neuropharmacologie) au collège de France. Je réalise que le dosage des neurotransmetteurs dans le paléocortex animal, n’est pas la recherche qui me convient. C’est donc un mémoire de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent qui m’a certifié pédopsychiatre durant mon clinicat à Strasbourg dans le service du Professeur René Ebtinger de 1986 à 1989. Il terminait de corriger son intervention intitulée Modèles psychanalytiques et phénoménologiques en psychiatrie en vue des actes du Colloque International tenu à Paris en novembre 1985 sur Phénoménologie, Psychiatrie, Psychanalyse en hommage à Ludwig Binswanger, (colloque organisé par le Centre de Recherches en Psychanalyse et Psychopathologie de l’Université Paris 7). Durant trois ans, René Ebtinger m’a initié, sans que je le réalise, à la pensée de Binswanger.

L’écoute phénoménologique du signifiant et du signifié

En réponse à la question de savoir sous quelles conditions une approche phénoménologique de l’enfant permet une Daseinsanalyse, ma première expérience s’est déroulée à mon insu lors de mes débuts de consultation en CMP à Strasbourg. En me tendant la fiche pour ma dernière consultation, la secrétaire me dit que c’est un problème de dyslexie. Les consultations de l’après-midi ont été chargées et difficiles comme à l’accoutumé. Finir par une situation a priori simple est une aubaine : un entretien de routine et un bilan orthophonique, cela ne devrait pas être trop long.

En fait, Karine est une petite fille de 6 ans et demie. Elle m’est adressée à la consultation du CMP par son orthophoniste qui la suit en libéral. La maîtresse de CP ayant remarqué des difficultés d’apprentissage de la lecture et un trouble de l’élocution, elle avait conseillé aux parents de faire un bilan orthophonique. Le bilan confirme les difficultés et fait le lien entre le trouble de la parole et le trouble de la lecture, sans véritable trouble du langage associé. Des séances de rééducation commencent. Mais rapidement, au bout de quelques semaines, Karine est opposante. Elle se met de plus en plus en colère si l’orthophoniste insiste pour corriger le trouble de la prononciation. D’ailleurs la maman précise qu’à la maison c’est pareil : quand ils veulent la reprendre pour corriger la prononciation comme l’a indiqué l’orthophoniste, elle se bloque, « et on ne peut rien en tirer » dit le père. Cela les étonne car habituellement, Karine est une petite fille plutôt sage, qui n’a jamais fait beaucoup de caprices et qui aime bien jouer avec sa petite sœur. « Une enfant sans problème » comme disent les parents.

Pendant que je les écoute, Karine (à qui j’ai expliqué que j’étais un docteur du cœur et des émotions), est assise en face de moi et colorie consciencieusement de bleu l’eau de la mer qui entoure ce que je crois être une île. Ses parents sont assis, chacun d’un côté, un peu en retrait si bien que Karine les entend mais ne les voit pas et inversement, ses parents ne voient pas son visage. (Référence à Écho et à Narcisse ! Qui entend qui et qui regarde qui ?)

Je demande aux parents depuis quand ils ont remarqué le trouble de l’élocution. S’est-il installé en même temps qu’elle a commencé à parler ? A cette question, Karine lève la tête et me regarde, attendant visiblement la réponse de ses parents avec curiosité. Nous échangeons un regard complice. Les parents, eux, s’interrogent, se regardent, hésitent, ne savent pas trop… et finalement c’est le père qui va se mettre à raconter une histoire en s’adressant à sa femme : « Rappelle-toi, quand elle avait trois ans et qu’on était allés à la gravière pour piqueniquer. Elle jouait au bord de l’eau avec son seau et sa pelle. Tout d’un coup, elle a disparu. »

La berge était raide, Karine avait perdu pied. Elle commençait à se noyer quand le père l’aperçut se débattre. Rapidement ramenée sur la rive, il avait fallu que Karine soit réanimée par son père qui avait son brevet de secouriste, grâce à quoi, le passage par les urgences avait été évité. La mère enchaîne à la suite : « Oui, c’est peut-être ça. C’est vers cet âge-là en tous cas qu’elle s’est mise à mal parler. Elle ne voulait même pas dire son prénom correctement. Elle disait Ka-ine sans prononcer le R ».

Etant encore dans l’émotion de la situation que le père venait de raconter, j’écrivais sur mes notes : à 3 ans, elle ne dit plus les airs !
Surpris moi-même de cette association, je regarde Karine qui avait repris son dessin, l’air absent, sur son coin de bureau. Je lui fais part qu’effectivement, je pensais qu’elle avait manqué d’air en se noyant, qu’elle avait eu très peur et que cette peur n’était peut-être toujours pas partie. Sa mère, quant à elle, n’écoutant pas ce que je disais à sa fille, poursuivait son idée : « d’ailleurs, comme je viens de vous le dire, elle se fâche encore quand on lui demande de bien dire son prénom ». A ce moment-là, Karine qui avait bien entendu mon aparté, relève la tête et d’un air fâché dit à l’intention de sa mère en me regardant : « mais si, je m’appelle Karine » en prononçant correctement à la surprise générale des parents. Qui regarde qui ? Qui écoute qui ?

Il m’a fallu un peu de temps pour reprendre mes esprits et le cours d’une pensée qu’on appelle à tort plus cartésienne. Mon initiation à l’écoute du signifiant (image acoustique du son “ère”) associée à l’entendement de plusieurs signifiés possibles, m’avait permis de me familiariser avec ce processus associatif de déplacement utilisé par notre psyché.

Je tentais d’expliquer aux parents que leur fille et eux avaient été pris d’une angoisse de mort violente et traumatique ; que grâce à l’intervention rapide du papa, eux, les parents avaient pu reprendre rapidement le cours de la vie, s’empressant d’oublier le traumatisme, mais que leur fille avait dû rester bloquée dans son angoisse de mort (seule comme une naufragée sur son île au milieu de l’eau-océan). La charge affective de l’angoisse de mort non reconnue, c’est comme si « Karine » n’existait plus, comme si elle était restée en souffrance dans l’attente que quelqu’un vienne la chercher sur son île désertée. Ma parole a reconnu son angoisse de mort. En entendant mes mots, les charges d’énergie liées au traumatisme enfoui se sont dénouées dans la tête de l’enfant avec très certainement des modifications des circuits neuronaux de son cerveau entre les aires auditives et les aires motrices de l’élocution. Grâce à cette mobilisation d’énergie, Karine a pu me dire comment elle s’appelait en prononçant correctement son prénom dans un élan de mutuelle reconnaissance : nous nous étions rencontrés au point le plus aigu de ses affects, cet infantile archaïque que décrit Florence Guignard (psychologue clinicienne, membre titulaire de la société psychanalytique de Paris, co-créatrice de la société européenne pour la psychanalyse de l’enfant et de l’adolescent) dans son livre Au vif de l’infantile, Réflexions sur la situation analytique.

« Etrange conglomérat historico-anhistorique, structure de base aux franges de l’animalité humaine, creuset des fantasmes originaires et des expériences sensori-motrices, l’infantile peut être considéré comme le lieu psychique des émergences pulsionnelles premières et irreprésentables … l’infantile est le point le plus aigu de nos affects … il fonctionne la vie durant, selon une double spirale processuelle et signifiante… Irréductible, unique et par là même universel, alliage de pulsionnel et de structural souple, qui fait que l’on est soi et pas un autre, l’infantile est donc bien ce par quoi notre psychisme va advenir… »

Bien sûr, l’effet magique du moment venant gommer le symptôme ne s’est pas maintenu. Les trois années passées sur l’île déserte, sans personne pour lui parler de son angoisse de mort, avait fini par installer chez Karine un trouble envahissant de l’élocution qui s’était étendu à tous les mots, puis à l’entrée au CP entrainant un trouble instrumental des apprentissages qui aurait pu encore s’étendre en trouble des comportements avec opposition caractérielle ! Il a fallu des séances d’orthophonie pour reconditionner correctement les circuits neuronaux, mais cette fois, Karine était coopérante et les séances efficaces. Elle est venue régulièrement partager avec moi la fierté de ses progrès à entrer dans la langue commune aux autres.

La parole des parents dans la psychothérapie des enfants

Une indication de psychothérapie dans le cadre de la Daseinsanalyse nécessite donc chez l’enfant la participation de la parole des parents. Il ne peut y avoir une approche phénoménologique de l’enfant sans une approche phénoménologique des parents et plus largement des adultes en fonction de parentalité dans tout l’environnement sociétal des enfants. Comme la psychanalyse, la Daseinsanalyse met en jeux des concepts métapsychologiques ainsi que la notion de transfert au service du soin ; mais elle passe par un face à face où se joue la présence de la corporéité neurosomatique liée aux affects de la rencontre. Par contre, l’approche phénoménologique de l’enfance prise dans sa temporalité permet la pratique d’une Daseinsanalyse à l’adolescence et à l’âge adulte pour répondre et accompagner la grande diversité des pathologies narcissiques. Avoir été durant l’enfance en manque de reconnaissance dans sa singularité conduit à de multiples stratégies de défense. Pouvoir les remettre en question passe par la clinique du Lebenswelt.

La Daseinsanalyse de Samuel, 22 ans, va permettre de montrer non seulement la différence, mais surtout, en quoi le transfert parental du thérapeute se différencie du contre-transfert en psychanalyse. Pour ce faire, il faut commencer par aborder les raisons du dialogue impossible entre Freud et Binswanger au sujet de la pulsion. Cela nécessite de reprendre une brève histoire de la phénoménologie, de Kant à Heidegger pour réaliser que la Daseinsanalyse de Binswanger s’est écartée du Dasein d’Heidegger en se rapprochant de l’immanence proposée par Husserl.

Une brève histoire de la phénoménologie

L’origine de ce courant philosophique allemand remonte au tournant qu’a opéré Kant (1724-1804) en introduisant la complémentarité du savoir transmis et du savoir éprouvé dans ses trois études critiques parues entre 1781 et 1790 : Critique de la raison pure, Critique de la raison pratique et Critique de la faculté de juger. Pour Kant c’est notre faculté de connaître qui organise la connaissance et non pas les objets qui la déterminent. Autrement dit, Kant aborde d’un point de vue transcendantal la connaissance de la connaissance par la connaissance en en faisant un processus dynamique permanent. La métapsychologie le confirmera chez l’enfant en observant la pulsion épistémophilique. Désormais, au « je pense donc je suis » que Descartes avait mis en avant pour laisser en arrière-plan sa méthode fondée sur le doute, il faut ajouter : ma curiosité éprouve, donc j’advient, que ce soit en conscience ou non.

Ensuite, Hegel (1770-1831) pose les bases de la phénoménologie de la curiosité en tant que science de l’expérience de la conscience. En 1807, parait la Phénoménologie de l’esprit sous la forme d’un système de tous les savoirs suivant une logique dialectique où toute réalité est un jeu de contraires : mort et vie, être et néant, l’existence d’autrui indispensable à l’existence de la conscience de soi et le fameux passage sur la force sollicitée qui devient force sollicitante. Un jour, au cours d’un entretien, un père s’est plaint en ces termes : « ma fille ne me sollicite pas ». C’est en pensant à Hegel que je lui ai dit : « peut-être qu’elle attend que ce soit vous qui la sollicitiez » : être sollicité pour solliciter à son tour. Les neurones miroirs découverts dans les années 90 par Giacomo Rizzolatti, confirment cette notion de réflexivité intersubjective, différente de la réflexivité narcissique primaire qui elle, est intrasubjective. Ces neurones miroirs sont stimulés aussi bien quand l’individu exécute, observe ou imagine une action. Ils fonctionnent en écho et sont empathiques à cause de leur aptitude à se mettre à la place d’autrui. Ils jouent un rôle essentiel dans les processus affectifs des apprentissages, sans médiation cognitive parlée, autrement dit sans l’intervention d’Echo, uniquement avec médiation transférentielle visuelle, y compris quand il s’agit du piège des écrans-miroirs.

Mais revenons à la phénoménologie. Après Hegel, Husserl (1859-1938) renverse la phénoménologie transcendantale en énonçant des lois selon laquelle les objets de la connaissance sont des essences immanentes. L’immanence en philosophie considère que l’existant tient son principe de l’intérieur de soi-même alors que la transcendance indique une cause extérieure et supérieure. Husserl fait ses études à Vienne. Contemporain de Freud, ils suivent tous deux les cours de Franz Brentano à propos de l’intentionnalité chez Thomas d’Aquin. D’origine juive, il se convertit au protestantisme. Il est nommé Professeur en 1906 et enseigne à l’Université de Fribourg de 1916 à 1928.

Parmi ses élèves, Martin Heidegger (1889-1976). Il devient l’assistant personnel de Husserl à l’automne 1916. Il se détache rapidement de son enseignement lui reprochant sa philosophie de l’immanence donnant selon-lui trop de transcendance à la subjectivité. En 1927, dans Être et Temps, c’est l’objectivité de sa pensée philosophique qui devient transcendantale. Son Dasein aura une empreinte majeure sur la pensée intellectuelle et culturelle de l’occident du XXème siècle. C’est à son sujet que l’hypothèse d’une emprise de la pensée phénoménologique si elle est exclusive parait manifeste. Il nait le 26 septembre 1889, la même année qu’Adolf Hitler, dans une petite ville d’Allemagne, entre le Danube et le lac de Constance. Son père est tonnelier et sacristain. Il élève Martin dans une pensée « authentiquement catholique ». Il pense devenir prêtre mais après des études de théologie, il découvre la philosophie et passe son doctorat en 1913. En 1914, il est réformé pour des problèmes cardiaques depuis l’âge de 20 ans et Il a 29 ans en 1918 au moment de l’humiliation de l’Allemagne suite à la convention d’armistice du 11 novembre. Il s’est marié l’année précédente et il aura deux fils. En 1923, il est nommé Professeur à l’Université de Marbourg où il a comme élève une jeune juive, Hannah Arendt qui devient sa maitresse. Après la publication de « Être et Temps » en 1927, il succède à Husserl à l’Université de Fribourg en 1928. Il en devient le recteur à 44 ans, après avoir adhéré au Parti National Socialiste, en 1933 sous le IIIème Reich. Il démissionnera un an après. Husserl se voit interdire l’accès à l’université et sera radié du corps professoral en 1936. Il retourne à Vienne où il meurt deux ans plus tard alors que ses manuscrits inédits, menacés de destruction par les nazis, sont évacués en Belgique à l’université catholique de Louvain.

La pensée de Heidegger séduit ceux qui viennent écouter son enseignement. En France son impact est considérable d’Emmanuel Levinas à Jacques Derrida en passant par Sartre, Merleau-Ponty, Jacques Lacan, Paul Ricoeur, Pierre Bourdieu. Son influence dans le monde des arts est aussi manifeste, lui pour qui l’homme doit habiter le monde en poète, et qui plaçait les poèmes d’Hölderlin (1770-1843) au-dessus de tout, sacralisant ainsi la langue allemande. René Char, Georges Braque, Paul Celan, Francis Ponge, Marguerite Duras, on ne peut pas les citer tous, évoquent aussi dans leurs œuvres l’influence du Dasein. Pour autant, certaines voix s’élèvent devant tant de fascination. Dès 1945, Karl Jaspers (psychiatre et philosophe germano-suisse, 1883-1969) dénonce le caractère dictatorial, dépourvu de discussion, de la façon de penser de Heidegger avec sa tyrannie du Dasein comme seule façon d’être au monde. En 1982, le sociologue Pierre Bourdieu (1930-2002) dans Ce que parler veut dire attire l’attention sur le pouvoir symbolique exorbitant que cherchait à obtenir Heidegger auprès de ceux qui l’admiraient, au point parfois d’en perdre toutes pensées critiques.

Pour ses admirateurs, les conséquences de son engagement dans le nazisme sont effacées par sa démission du poste de recteur en 1934. Jusqu’à Hannah Arendt qui a fui l’Allemagne en 33 puis a émigré aux Etats-Unis en 1941 : d’abord très critique, elle devient en 1949 son alliée la plus inconditionnelle jusqu’à sa mort. Elle se réconcilie avec son Maître en rompant à son tour avec toute l’histoire de la philosophie de Platon à Marx. Elle se définira alors comme political scientist, politologue et non plus philosophe. A la suite de Heidegger, elle considère que l’homme au travail dans nos sociétés sous l’emprise techno-capitaliste et culturo-humaniste qui se veulent égalitaires, ne représente pas un mode de vie authentiquement humain. Elle défend l’idée qu’il n’y a d’humanité commune que pour ceux qui, en vertu d’une “seconde naissance”, se reconnaissent mutuellement dans l’action politique, Dans Condition de l’homme moderne, rejoignant Heidegger dans sa vision métapolitique, elle soutient la nécessité d’une élite qui se constitue d’elle-même, ce qui implique, dit-elle, de réinterroger nos démocraties et d’envisager la fin du suffrage universel tel que nous l’entendons aujourd’hui.

La parution en 2014 des trois premiers tomes des Cahiers noirs d’Heidegger (en français par Gallimard début 2018), révèle qu’après sa démission, il n’a pas renoncé à ce que certains n’hésitent pas à nommer son “nazisme”. De 1930 à 1973, il collecte des notes personnelles, comme un journal de pensée. Non seulement il n’énonce aucun remords sur son engagement nazi, mais il tient même des propos clairement antisémites. Le plus surprenant est qu’Heidegger n’a non seulement pas détruit ces notes mais qu’en plus, il les a tenues secrètes pour en programmer la publication posthume à la charge de ses ayants droits.

L’élitisme du Dasein de Heidegger

Certes, la pensée d’Heidegger nous a averti du déclin de l’occident et de son idéologie universaliste, idéologie qui conduit l’occident à vouloir européaniser le reste du monde. Mais, en optant pour une référence unique au Dasein, ne déshumanise-t-il pas sa pensée ? Pour lui, la pensée authentique n’est pas compréhension résultant d’une réflexion, d’un processus, c’est un état. Elle n’est pas non plus théorie, encore moins tradition socratique du dialogue et du savoir de l’ignorance, le fameux postulat de naïveté. Il fait table rase du passé. Sa réflexivité identitaire ne se référence plus à la philosophie avant lui mais à un Être désincarné, une essence immanente alors même qu’il la reprochait à Husserl. Heidegger se démarque de l’humain ordinaire et encore plus de l’humain qui lui est étranger. Son Dasein, son « éprouvé suprême » est réservé à une élite d’hommes qui seraient supérieurs aux autres. Les considérations bassement matérielles centrées sur la possession et parfois le profit pour satisfaire la survivance, Heidegger dit les mépriser ; d’où sa relation à la judéité dans son journal intime publié dans les cahiers noirs, à propos des représentations de l’identité juive.

Seule l’existentiel semble le préoccuper, alors que pour autant, il n’est pas indifférent à la présence corporelle. Que dire de sa relation avec Hanna Arendt ? Peut-être qu’elle est sa tâche aveugle, son impensé à lui ? Les différentes versions du mythe de Narcisse mettent en scène la rencontre amoureuse impossible entre la nymphe Écho et Narcisse. Elles ne renvoient pas à l’image d’un autre nous-même. Leurs interprétations vont dans le sens d’une nature réflexive où se joue le rapport entre le masculin et le féminin, ce que René Kaës (psychanalyste et professeur émérite de psychologie et psychopathologie clinique à l’université Lumière Lyon) appelle le complexe fraternel adelphiquepris dans le double narcissique et la bisexualité : ce qui en chacun de nous est « frère et sœur » dit-il. Mais cette dualité peut être rendue confuse quand le masculin est fusionné à la mère, au féminin maternel. La conception de Narcisse est au cœur de la problématique de l’intentionnalité et du consentement. Il est né du viol de la nymphe Liriope par le dieu fleuve Céphise. Comme il va être élevé par sa mère dans la fusion avec sa beauté de nymphe, Narcisse devient un beau jeune homme, plein de superbe, rempli de l’amour inconditionnel de sa mère, ce qui le rend insensible aux charmes des autres nymphes ; seule la voix désincarnée d’Echo l’attire à en perdre la raison de ne pouvoir l’étreindre.

Dans la première moitié du XXème siècle, la part libidinale de chacun est le plus souvent un intime caché. Les crises et les guerres sont au cœur des préoccupations. C’est peut-être là que réside La Banalité de Heidegger, titre du livre du philosophe Jean-Luc Nancy. Pour lui, Heidegger étant pris dans la banalité désolante et désastreuse du monde qu’il fustige, il s’est progressivement éloigné de l’être substantiel pour magnifier un être sursubstantiel coupé de toute origine, un nouvel absolu. D’ailleurs, un entretien réalisé en 1966 que Heidegger considérait comme son testament métapolitique, et qui n’a été publié, selon son vœu, que dans la semaine suivant sa mort, porte un titre messianique : « Seul un Dieu peut encore nous sauver ». Déconstruire l’édifice ontologique, construit d’abord à partir du polythéisme grec imaginé à l’image des hommes, mais qui s’est ensuite renversé en monothéisme à l’image d’un dieu le Père, paternel tout-puissant, n’empêchera pas la pulsion épistémophilique de tout enfant d’interroger la mort.

Faudrait-il pour autant ne rien retenir du Dasein à l’âge adulte ?

Notre monde contemporain globalisé peut-il conserver différents modes d’être, chacun conduisant à différents éprouvés d’existence, différents Daseins éphémères, imprévisibles et toujours bouleversants pour celui qui les vit : ces fragments questionnant que nous mortels, sommes dans notre rapport à l’Être majuscule comme nous le propose Kostas Axelos. Le Dasein crée un sentiment d’étrangeté insaisissable, mais il n’y a aucune raison pour que cet éprouvé soit réservé à une élite ; ni à une élite de classe, ni à une élite de race. Poser la question de savoir s’il y aura un jour une maison commune à tous pour être avec l’Être majuscule, nécessite de s’interroger d’abord sur la nature de la maison qui abrite l’être et le sujet minuscule : l’enfance du corps impubère.

J’ai un corps à habiter avant d’être mon corps érotisé et désirant libidinalement.

La relation entre Binswanger et Freud

C’est au sujet du corps et de la pulsion que Freud n’a pas pu dialoguer avec Binswanger. Ludwig Binswanger est citoyen suisse, né le 13 avril 1881 à Kreuzlingen. Freud a 25 ans. Binswanger a passé son enfance et sa jeunesse au contact quotidien avec les malades de la clinique psychiatrique privée, le sanatorium Bellevue que son grand-père avait fondée et dirigée en 1857, avant qu’il soit repris par son père. L’année de son baccalauréat, la lecture de la Critique de la Raison pure de Kant va confirmer ses préoccupations philosophiques qui ne le quitteront plus. Puis, il s’engage dans les études de médecine auprès de son oncle Otto qui enseigne à l’université d’Iéna avant de devenir l’assistant de Carles Gustave Jung à la clinique psychiatrique de l’université de Zurich que dirige Eugène Bleuler, le Burghölzli. Il y retrouve Karl Abraham (1877-1925) de quatre ans son aîné et ensemble, ils vont faire la connaissance de Freud par l’intermédiaire de Jung et de Bleuler. En réalité, il est fort probable que le jeune Binswanger ait déjà entendu parler de Freud depuis longtemps. En effet, en novembre 1882, Freud qui travaille à l’Institut de Physiologie de Vienne avec Joseph Breuer (1842-1925) est très intéressé par la prise en charge par ce dernier d’Anna O. atteinte d’hallucinations, de paralysies et de troubles visuels. Breuer déclare avoir guéri cette patiente par l’hypnose et avec Freud ils publient en 1895 Etudes sur l’hystérie. Or, dès le début de 1883, Anna O. a dû être hospitalisée à la demande de Breuer au sanatorium Bellevue pour la persistance de ses symptômes hystériques et dépendance à la morphine. Ses séjours se sont répétés de 1883 à 1887 avant qu’elle ne devienne en 1890 assistante sociale et qu’elle se consacre à la cause d’enfants juifs. Ce cas clinique a fait polémique d’autant que Freud était au courant de l’échec thérapeutique. L’histoire ne dit pas quelle opinion a eu le père du jeune Ludwig sur ces médecins viennois et leurs publications.

En 1907, au Burghölzli de Zurich, les trajectoires des deux jeunes médecins que sont Binswanger et Abraham vont très rapidement diverger. A 28 ans, Abraham désespère de pouvoir faire carrière en Suisse, à l’ombre de Jung. Il écrit à Freud une lettre restée célèbre où il lui annonce, s’autorisant de lui-même, qu’il va s’installer comme psychanalyste à Berlin. En réponse, Freud qui vient de bruler les lettres de Fliess (1858-1928) à cause de l’affaire du double plagiat et qui est en passe d’obtenir le soutien universitaire de l’école de Zurich grâce à Jung, non seulement accepte de le considérer comme son élève, mais de plus lui demande de devenir son disciple. Abraham ne répond pas à cette proposition, mais il sera le disciple fidèle jusqu’à sa mort prématurée en 1925 à 46 ans. Son engagement sur fond de transfert de travail sur l’œuvre de Freud sera total. La position de Binswanger à l’égard du milieu universitaire et médical est tout autre, puisqu’il est prédestiné à reprendre la clinique familiale. Son cheminement à l’égard de Freud apparait donc beaucoup plus sinueux. A l’inverse d’Abraham, Binswanger n’a pas eu besoin de nouer avec Freud, pourtant de 25 ans son ainé, un transfert vertical de type parental que les termes de disciple ou d’héritier laissent présager. Ce d’autant qu’après la mort soudaine de son père en 1910, il se voit obligé de reprendre à 29 ans le poste de directeur médical. Deux ans plus tard, il doit se faire opérer. L’appendicite qu’on avait soupçonnée se révèle être une tumeur maligne de l’intestin. Si pendant des années il va vivre dans l’attente pénible d’une rechute avec son pronostic fatal, très tôt en tant que jeune directeur, il est aussi confronté à la mort par suicide de plusieurs malades. Il a souvent confié à Roland Kuhn, psychiatre suisse, professeur à l’université de Zurich (1912-2005) que c’était précisément ces douloureuses expériences qui l’avaient amené à la recherche scientifique d’une amélioration de la pratique psychiatrique car il se sent coupable de ne pas avoir de critères de pronostic pour éviter ces drames.

C’est donc avec une constante rigueur de recherche diagnostic à visée pronostic que Binswanger aborde les travaux de ses contemporains. 1910 est la date de la première mention de la comparaison « deuil-mélancolie » par Freud en conclusion de la discussion sur le suicide. 1911, l’année du démembrement de la dementia praecox de Kraeplin par Bleuler, introduisant le groupe des schizophrénies et la notion de spaltung, de schize. C’est aussi l’année de la première publication officielle d’Abraham sur les états maniaco-dépressifs.

En 1913 parait la première édition d’Allgemeine Psychopathologie, (Approche générale de la psychopathologie) de Karl Jaspers, livre fondamental dans le domaine de la psychiatrie scientifique remplaçant un système construit sur des présupposés théoriques par une réflexion méthodologique. Les symptômes, en particulier ceux de la psychose, doivent être répertoriés selon leur forme, en référence à la neurologie plutôt qu’à partir de leur contenu en référence à une psychologie individuelle. La psychiatrie, en tant que spécialité médicale, ne peut se référer à une seule méthode. Elle est obligée de s’en référer à plusieurs, chacune correspondant à différentes façons de questionner, d’observer et de penser. Binswanger se décide alors à étudier en détail l’histoire de la Psychologie en tant que science objectivante s’enracinant dans la philosophie et le néokantisme allemand avec Bergson, Brentano et Husserl. Heidegger n’a encore que 24 ans.

Binswanger croise en permanence ses lectures avec sa pratique psychiatrique. Il a souvent comme patients à Bellevue des intellectuels, des artistes ou des hommes d’affaires. Surtout après la première guerre mondiale, l’avant-garde de la littérature allemande se donne rendez-vous à Bellevue et pas seulement en tant que malade ; Husserl et Heidegger viennent en visite ainsi que Freud qui confie parfois des patients à Binswanger pour un séjour dans sa clinique. Par là-même, Binswanger acquiert une expérience incomparable de ce que signifie être psychiquement souffrant dans le mouvement intellectuel et artistique de son temps qui fait suite à la « grande guerre » de 14-18. Abraham et les fils de Freud ont été mobilisés. Freud rédige « Deuil et mélancolie » en 1915 mais c’est après la guerre en 1920 qu’il va être atteint dans sa paternité avec le décès de sa fille Sophie et que l’ombre de la mort va venir planer sur lui avec la découverte du cancer dont il aura à souffrir si longtemps. Binswanger ne sera pas épargné non plus.

En 1922, il publie ses recherches sur la psychologie sous le titre Einführung in die Problem der allgemeinen Psychologie, Introduction aux problèmes fondamentaux de la psychologie et de la psychiatrie. Il clarifie ainsi les notions de base de ce que le psychiatre sent, perçoit, pense et fait devant le malade. Pour lui, la tâche est immense. Il la vit comme un fardeau, parlant de lui à ses proches par un terme allemand qu’on peut traduire par bête de somme. Il ne veut pas que la psychiatrie reste une science appliquée, un conglomérat de psychopathologie, de neurologie et de biologie, maintenues ensemble simplement par des obligations de pratiques.

En 1927, lorsque parait Sein und Zeit, Binswanger comprend tout de suite l’importance extraordinaire de ce livre auquel il initie son fils aîné. Cette année-là, il perd un fils de huit ans d’une méningite tuberculeuse et trois ans plus tard, son fils aîné meurt tragiquement. Ces deuils éprouvés se croisent avec ses pensées. Sa réflexion est empreinte de dimensions existentielles. Elle se pense avec des mots relevant des métaphores oniriques de la chute, utilisant des structures de langage spatio-temporel. Toutes ces réflexions aboutissent en 1930 à la publication de Rêve et Existence, publication considérée comme nodale dans sa pensée (elle sera traduite en français en 1954 avec une introduction de Michel Foucault). Il y décrit les structures fondamentales de l’existence humaine. Les différentes instances de l’appareil psychique freudien lui servent pour l’interprétation des rêves. En Daseinsanalyse, les rêves mettent en scène les conflits entre le ça, le Moi, le surmoi et l’idéal du Moi. Autrement dit, on ne rêve que de soi-même. Le révélateur des conflits entre le ça de l’Infantile et le surmoi Parental, se joue dans la rencontre du patient avec le thérapeute. Se révèlent les conflits entre un Parental féminin trop ou pas assez maternel et un Parental masculin trop ou pas assez paternel. En termes d’espaces et de temps, c’est la présence corporelle de l’un qui fait impression sur l’autre. La thérapie de Samuel en sera un exemple. Qui regarde qui ? Qui écoute qui ?

Binswanger vit la psychiatrie comme une science unitaire. Il perçoit très tôt les apports métapsychologiques de la démarche freudienne qu’il qualifie de rigoureuse. Il confia même à Jacques Schotte (1928-2007) psychiatre et psychanalyste belge, professeur à l’université de Louvain, qui était son assistant en 1956, que pour lui, Freud fut le prototype paradigmatique de l’être psychiatre. Mais, dans sa pratique d’écoute thérapeutique, Binswanger cherche le moyen de pallier aux difficultés épistémologiques qu’il éprouve avec la métapsychologie freudienne face à cette question de la corporéité. Elle reste selon lui prisonnière de l’homo natura, ce qui l’empêche de se questionner au-delà des pulsions. De même qu’il refuse la scission sujet-objet qu’il qualifie de cancer de la psychiatrie, de même il questionne la scission entre pulsion de vie et pulsion de mort. Pourtant, considérer le concept de pulsion comme strictement humain servira de fil rouge entre Binswanger et Freud.

Le mot allemand Trieb traduit par pulsion en français

L’intervention de Jacques Schotte, intitulée Le dialogue Freud-Binswanger, porte essentiellement sur ce concept de pulsion, Trieb en allemand.

Dans les Trois essais sur la théorie de la sexualité (1905), Freud dégage deux idées majeures concernant le pulsionnel : la première est que les pulsions n’ont pas d’objet prédonné. Elles doivent se le chercher constitutivement ; la seconde, c’est le foisonnement multiple et permanent de propositions subjectives que génère le pulsionnel avec passage à l’acte ou mise en forme objectivement acceptable.

Le soi-disant dialogue devait se concrétiser par le fameux deuxième volume que Binswanger devait écrire et qui devait faire suite à L’introduction aux problèmes fondamentaux de la psychologie et de la psychiatrie paru en 1922. Ce deuxième volume devait être centré sur Freud. Freud l’attend et questionne souvent Binswanger à son sujet. Ce deuxième volume ne verra jamais le jour. Il s’en expliquera en 1956 à Schotte.

Binswanger ne peut se résoudre à opposer Eros à Thanatos ce que Freud refuse d’entendre, le renvoyant à la lecture de Malaise dans la civilisation (paru en 1930). Dans un texte de 1936, Binswanger convient que l’émergence de la sexualité libidinale à la puberté, séparée par un temps de latence des pulsions sexuelles infantiles, est ancrée biologiquement dans la prématurité du petit d’homme et de ce fait, échappe à la périodicité sous contrainte des instincts animaux ; mais il faut aller plus loin. Les pulsions libidinales constitutives d’histoires à la différence des pulsions d’autoconservation, doivent être abordées de façon phénoménologique et donc anthropologique. Pour lui, toute la problématique humaine est dans l’historicité et la corporéité des relations sexuelles entre adultes afin de leurs donner des directions de signification quant à la survie du groupe, de la tribu avant la famille, mais sans véritable considération pour la survie de l’espèce. Cette proposition donne toute sa place à la question complexe de l’intentionnalité à laquelle il faut rajouter la notion complexe du consentement. C’est là que le mot Trieb prend toute son importance. En 1956, Binswanger laisse entendre à Schotte qu’il comprend mieux l’homo natura freudien : « s’il faut donner un impact naturel à la notion de pulsion, ce n’est pas du côté de l’animal qu’il faut le chercher, c’est du côté de la plante ». Il précise que l’un des sens le plus courant du mot Trieb spécifique à l’allemand (au point de ne même pas exister en flamand ou en néerlandais), c’est le sens de pousse, au sens où le végétal, les plantes, ont des pousses avec une notion de germination efflorescente perpétuelle. Cette interprétation évoque la métaphore de la sève ; elle permet de soutenir que la pulsion épistémophilique est la pulsion centrale et unitaire de l’existence humaine mais qu’elle concerne deux directions opposées et complémentaires : la pousse invisible en profondeur des racines dans le monde sous-terrain et la pousse visible de la tige qui s’élève dans le ciel. Dans la Phénoménologie de la perception paru en 1964, Merleau-Ponty confirme : le visible et l’invisible ne s’opposent pas, au contraire, ils se complètent, l’invisible étant la profondeur charnelle du corps-objet dont les nerfs sont les racines.

Ainsi, Binswanger fait un retour vers Husserl et l’exceptionnelle fécondité de la puissance de renouvellement liée à l’immanence. La modélisation de l’approche phénoménologique en psychiatrie le conduit à privilégier le transfert en conscience du thérapeute face à la présence corporelle du patient en carence de parentalisation. Si le patient souffre d’un infantile resté au stade schizoparanoïde par manque
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d’initiation à la position dépressive limite, il a besoin d’un transfert de type parental de la part du thérapeute. Ce transfert de Daseinsanalyse accueille les mouvements dépressifs mélancoliques et les replis autistiques de la pathologie narcissique que le patient vit depuis son enfance avec le risque de décompensation psychotique à l’adolescence. Ce n’est qu’en 1950, au premier congrès international de psychiatrie à Paris, que Binswanger présentera la Daseinsanalyse sous le nom d’analyse existentielle.

Le transfert dans la Daseinsanalyse de Samuel

L’espace de la cure en face à face ou côte à côte, permet à celui qui est en manque d’existence, d’advenir par la reconnaissance verbale et visuelle. La consultation avec Karine et ses parents en témoigne. De ce fait, l’analyse existentielle sort du cadre type de la cure psychanalytique et du divan. De la position allongée horizontale à la position assise verticale, l’enjeu des transferts n’est pas le même. Assumer un transfert de type parental nécessite pour le thérapeute d’avoir élaboré sa bisexualité psychique pour nouer fonctions maternelle et paternelle. On prête à Freud la phrase suivante adressée à une de ses élèves : « Je n’aime pas être la mère dans le transfert. Cela me surprend et me choque un peu. Je me sens tellement masculin ! » De plus, la verticalité ne renvoie pas seulement à l’homme debout. Elle renvoie aussi au transgénérationnel et aux risques pour un enfant d’une emprise de la psycho généalogie parentale.

Isoler la psychiatrie des modèles psychanalytique et phénoménologique, c’est prendre le risque d’être obligé de se ranger dans l’Evidence Base Medecin au détriment de la Narrative Base Medecin ; de penser l’explication neurologique ou génétique au risque de substituer à la maladie mentale de l’existant, le diagnostic de handicap psychique, handicap qu’il faudra certifier pour obtenir des droits à compensation. L’handicap de Samuel en a fait une victime narcissique. Sa neuroatypie développementale en a fait un Asperger à haut niveau sélectif en lien avec l’écran-miroir.

Samuel a 22 ans. Sa mère est préoccupée. Depuis son Bac Pro, option vente, qu’il a raté, il reste le plus souvent dans sa chambre. Elle le pense addict aux jeux en ligne. Il a bien essayé de faire des stages dans des magasins de jeux vidéo ou autres mais ses difficultés relationnelles, autant avec ses collègues qu’avec les clients, l’ont amené à arrêter. Comme elle est venue me voir plusieurs fois tout en informant son fils (sur mes conseils), qu’elle allait parler de son mal-être de mère face au sien qu’il ne reconnait pas, l’insistance maternelle mêlée à la curiosité, a amené Samuel à venir me rencontrer. Qui regarde qui ? Qui écoute qui ? À notre premier entretien, je lui fais part que je ne sais pas si la démarche pourra l’aider mais je lui propose de le rencontrer et de faire connaissance. Il répond facilement à mes questions concernant son histoire, ce qui est de bon pronostic pour la suite. A la fin de la consultation, en sortant le chèque que sa mère lui a donné, il me demande si elle sera remboursée car dépendant matériellement d’elle, il me dit « elle galère un peu sur le plan financier ». Je le rassure et je lui demande sa carte vitale. Mais il me dit qu’il ne sait pas où elle est. Je lui fais donc une feuille de soins en lui faisant remarquer qu’il vient prendre soin de lui et que, jusqu’à 26 ans, il n’a pas besoin d’être adressé par un médecin généraliste pour être remboursé.

Samuel s’est toujours senti incompris, de tout le monde, à commencer par ses parents. J’apprends qu’ils ont divorcé peu après la naissance de sa petite sœur quand il avait quatre ans. « C’est là que j’ai commencé à voir plein de Psy » me dit-il, « surtout depuis le CP parce que je suis dyslexique ». En réponse à mes questions, je constate qu’il est aussi devenu dysorthographique, dyscalculique, dysgraphique mais pas dyspraxique quand je le vois noter ses rendez-vous sur son portable. Je lui demande s’il est allé dans un CMP. « Oui, me dit-il, mais pas longtemps ». Il ne sait pas pourquoi. Visiblement, sa pulsion épistémophilique a été sous emprise.

A 11 ans, il bénéficiera d’un tiers temps et d’un ordinateur en classe. Je lui raconte que je travaille dans un CMP et qu’effectivement des élèves en difficultés peuvent bénéficier de ces aménagements de scolarité du fait d’un handicap. « Ah ! oui, me dit-il, c’est pour ça. Mon père n’a plus voulu me voir. Il m’a dit que j’étais handicapé à cause de ma mère et que c’était les psys qui étaient fou et que ça servait à rien. Moi à l’époque, je m’en fichais de ce que disait mon père. Personne au collège m’a traité d’handicapé. Ils avaient pas intérêt. Ils étaient même jaloux de mon ordinateur. »

En mon for intérieur, j’avais déjà éprouvé que malgré son physique qui n’en impose pas, c’est une forte tête. Les séances s’enchainent et sa parole aussi. Alors, je le fais parler de ses activités informatiques et il me révèle : « dans mon domaine je suis un geek » et il est fier de me raconter ses actes de piratage. A partir de cette séance, Samuel est pris dans la relation transférentielle mais c’est encore à son insu : en me révélant son identité de geek, son infantile archaïque de toute puissance me permet de le rencontrer au point le plus aiguë de ses affects. Prudemment, je reste contre. Il va me falloir encore du temps. Mais c’est à ce moment-là que je me suis surpris à le tutoyer, lui manifestant clairement que mon transfert à son égard est de type parental. Je ne sais même pas s’il l’a remarqué. En tous cas, il n’en a jamais parlé. Samuel ou plutôt son infantile était pris dans le transfert.

Que signifie rester prudemment contre le transfert ? Il n’y a pas longtemps, j’assistais à un échange entre psychanalystes de courants différents. L’un d’eux intervenait à propos du contre-transfert de l’analyste indiquant que le préfixe contre était réducteur et qu’il fallait plutôt parler de transfert réciproque. Je pense avoir compris que la réponse de l’autre courant était au contraire d’insister sur le contre-transfert indiquant par-là que le contre-transfert de l’analyste se construisait à partir du transfert que l’analysant déployait au fil des séances. Cette position limite ainsi le contre-transfert de l’analyste à son éprouvé dans le cadre de la cure afin de le guider dans ses interprétations à l’adresse de l’analysant, pour qu’à son tour l’analysant se sente guider dans l’analyse de son propre transfert.

Concernant le transfert réciproque, comme la plupart des médecins psychothérapeutes, je n’ai pas de secrétariat téléphonique. Il m’a fallu du temps pour apprendre à me méfier de mon transfert initial portant sur la tonalité de la voix de ceux qui appelait pour une demande de psychothérapie. Qui écoute qui ? De même, la première rencontre visuelle se déroule selon un transfert réciproque sur la question de la corporéité que nous verrons plus loin. Qui regarde qui ? Pour ce qui est du contre-transfert en séance de Daseinsanalyse, il est simplement contre le transfert de l’Infantile du patient vis-à-vis du thérapeute ; contre, comme un tuteur, une sorte de guidance proposé à l’infantile du patient pour l’amener progressivement à se parentaliser lui-même avec une exigence bienveillante, la double fonction parentale. Ainsi le transfert permet au patient de réconcilier l’imago parental dans cette double fonction, maternelle et paternelle, afin de devenir responsable de son Infantile. Les parts créatrices de l’Infantile archaïque, cet étrange conglomérat historico-anhistorique, structure de base aux franges de l’animalité humaine, creuset des fantasmes originaires et des expériences sensori-motrices, peuvent alors devenir les grains de folie nécessaire pour faire lever la pâte de la raison pure. C’est à partir de son psychisme bisexué que le patient pourra donner du sens à être pour son avenir.

Samuel au fil des séances a éprouvé les désaccords de la différence des genres masculin-féminin, les désaccords des notions de singulier-pluriel, de la conjugaison des temps, de la soustraction et de la division des nombres et encore plus des fractions, lui qui est entier. Je lui ai conseillé des livres qui lui ont plu, en particulier Sa majesté des mouches de William Golding et La pluie d’été de Marguerite Duras. Sa pulsion épistémophilique se libérait peu à peu de l’emprise de son histoire d’handicapé. Après 4 années de thérapie, il a eu son bac en candidat libre et il est parti travailler avec son père qui a une petite entreprise. A notre dernière séance avant son départ, il me dit : « alors si je devais continuer à venir vous voir, il faudrait maintenant que je paye mes séances ? » J’ai souri et en le raccompagnant je lui ai dit : « en tous cas maintenant tu vas gagner ta vie ! »

Si le Dasein incontournable de la psychiatrie est le Dasein fragmenté de l’enfance, alors, l’approche phénoménologique de l’enfance est l’incontournable de la psychiatrie de l’adolescence et de l’adulte. 

En Daseinsanalyse, le thérapeute et le patient ne sont pas dans une relation d’appartenance et de dépendance. Être thérapeute, c‘est proposer un transfert de coparentalité, sachant qu’on ne peut être thérapeute que de son propre Infantile. Il faut donc accompagner le patient à devenir patient du sien pour apprendre à le secondariser quand c’est nécessaire.

En complément, consulter aussi sur le site de chaire-philo.fr (le site de Chaire de Philosophie à l’Hôpital dirigée par Cynthia Fleury) le podcast d’une approche phénoménologique de la naissance intitulée Après que je suis né, c’était la fin du monde, intervention du 10 février 2023 à l’Ecole Française de Daseinsanalyse.

Bertrand Chapuis

Pédopsychiatre et thérapeute, membre de l’École Française de Daseinsanalyse, président de l’association FARE, animateur dans l’émission “Les pas sages” sur Radio Web Esprit Occitanie, auteur de Le grand confinement : l’accompagnement de la position dépressive, pour une nouvelle parentalité à venir et de Mystère Néandertal à Bruniquel : le propre des femmes ou le pouvoir de la Mère.

Formateur en thérapie existentielle (Daseinsanalyse).

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