

Crise du sens, fragilité du collectif : pourquoi intégrer la psychanalyse adlérienne dans sa pratique ?
À l’heure où les questions de sens, de reconnaissance et de fragilité du collectif traversent le travail comme la sphère intime, la pensée d’Alfred Adler retrouve une résonance particulière. Fondateur de la psychologie individuelle, Adler place au centre de sa réflexion le sentiment d’appartenance, la coopération et la manière dont chacun cherche sa place parmi les autres. Dans cet entretien, Didier Manez revient sur les grands principes de la psychanalyse adlérienne et les apports concrets de cette approche dans les métiers de l’accompagnement, du soin, de l’éducation ou du management.
On parle beaucoup aujourd’hui de crise du sens et de fragilité du collectif, notamment dans le travail. Comment la pensée d’Alfred Adler permet-elle d’éclairer ces enjeux et la difficulté à trouver sa place ?
Pour Alfred Adler, la crise du sens et la fragilité du collectif peuvent être comprises comme les signes d’un affaiblissement du sentiment social, le Gemeinschaftsgefühl. L’être humain ne se construit pas seul. Il a besoin de sentir qu’il compte pour d’autres, qu’il occupe une place, qu’il participe à quelque chose qui le dépasse. C’est dans cette perspective qu’Adler accorde une importance centrale aux trois grandes tâches de la vie : le travail, l’amour et les relations sociales.
Le travail, en particulier, ne se réduit pas à gagner sa vie. Il peut être un lieu de reconnaissance, d’utilité, parfois même de fierté. On le voit très concrètement lorsqu’une personne a le sentiment que ce qu’elle fait sert à quelqu’un : un soignant auprès de ses patients, un enseignant face à ses élèves, un artisan devant un travail bien fait, mais aussi un salarié qui se sent simplement écouté dans une équipe. À l’inverse, lorsque le collectif se défait, le travail peut devenir une expérience de solitude. On se sent remplaçable, invisible, mis à l’écart. Et cela atteint profondément l’estime de soi.
C’est ici que la pensée d’Adler garde une grande force. Le malaise provoqué par l’exclusion, ou l’inutilité réactive, est ce qu’il appelle le sentiment d’infériorité : cette impression de ne pas être assez, de ne pas être à la hauteur, de manquer de valeur aux yeux des autres. Pour y faire face, chacun cherche une forme de compensation. Certains redoublent d’efforts, veulent prouver leur compétence, courir après la performance ou la reconnaissance. D’autres entrent dans une compétition permanente. D’autres encore se retirent, se découragent, ou préfèrent ne plus essayer.
Ces réactions sont compréhensibles. Mais elles peuvent aussi enfermer. Quand la compensation vise surtout la supériorité personnelle — être le meilleur, ne dépendre de personne, ne jamais échouer — elle risque d’éloigner encore davantage du lien social. On ne cherche plus à coopérer, mais à se protéger. On ne cherche plus à contribuer, mais à sauver son image.
Adler montre ainsi que la difficulté à « trouver sa place » n’est pas seulement une affaire individuelle. Elle dit quelque chose du rapport entre une personne et son milieu : son équipe, son métier, sa famille, son époque. Le sujet avance souvent avec un but intime, parfois fictif, qui donne une direction à ses efforts : réussir, être reconnu, ne pas décevoir, ne plus jamais se sentir inférieur. Ce but peut soutenir. Mais il peut aussi devenir aliénant lorsqu’il n’est plus relié à une contribution réelle aux autres.
Retrouver du sens suppose alors un déplacement simple, mais décisif : ne plus se demander seulement « quelle place puis-je obtenir ? », mais aussi « qu’est-ce que je peux apporter ? ».
Dans cette perspective, la pensée adlérienne éclaire les crises contemporaines du travail comme des crises de l’appartenance, de l’utilité et de la coopération. Le problème n’est pas seulement de produire davantage, ni même de mieux réussir individuellement. Il est de retrouver des lieux où chacun puisse se sentir nécessaire, reconnu et relié aux autres.
Si vous deviez expliquer simplement la psychanalyse adlérienne, qu’est-ce qui la distingue des autres approches ?
La psychanalyse adlérienne se reconnaît d’abord à sa manière de regarder la personne dans son ensemble, mais aussi dans ses liens avec les autres. Adler ne suit pas Freud lorsqu’il place le conflit sexuel ou pulsionnel au cœur de la vie psychique. Pour lui, ce qui travaille profondément l’être humain, c’est plutôt la tension entre un sentiment d’infériorité et le désir de se dépasser.
Chacun, à sa façon, tente de répondre à ses fragilités. Une timidité ancienne, une impression de ne jamais être à la hauteur, une place difficile dans la famille, un échec qui a laissé une trace : tout cela peut conduire une personne à construire une manière particulière d’avancer dans la vie. Adler appelle cela le style de vie. Ce n’est pas seulement un ensemble d’habitudes. C’est une façon de se représenter soi-même, les autres et le monde. Certains apprennent très tôt à vouloir tout contrôler. D’autres cherchent à plaire. D’autres encore évitent les situations où ils pourraient échouer.
Chez Adler, les comportements ne s’expliquent donc pas uniquement par le passé. Ils sont aussi orientés vers un but, parfois discret, parfois inconscient : réussir à tout prix, être reconnu, ne dépendre de personne, ne plus revivre l’humiliation. Même une conduite apparemment irrationnelle peut avoir une logique intime. Elle sert à protéger quelque chose.
Un autre point essentiel distingue Adler : l’importance du sentiment social, c’est-à-dire la capacité à se sentir relié aux autres, à coopérer et à trouver une place utile dans la communauté. La souffrance psychique apparaît souvent lorsque ce lien se fragilise. Quand une personne se compare sans cesse, se replie, cherche à prouver sa valeur contre les autres plutôt qu’avec eux, elle s’éloigne peu à peu d’un sentiment d’appartenance. Et l’isolement renforce le malaise.
La thérapie adlérienne ne cherche donc pas seulement à interpréter des pulsions cachées. Elle essaie de comprendre le sens d’une conduite : à quoi sert ce comportement ? Que protège-t-il ? Vers quel but entraîne-t-il la personne ? Le travail thérapeutique consiste aussi à encourager. Non pas flatter, mais redonner du courage là où le sujet s’est convaincu qu’il était incapable, inférieur ou condamné à échouer.
Adler accorde également une grande attention aux premières relations : la famille, l’éducation, la place dans la fratrie, les encouragements reçus ou manqués. Un enfant qui s’est senti oublié, surprotégé ou toujours comparé à un frère ou une sœur peut en garder une certaine manière d’entrer dans les relations. Ces premières expériences ne décident pas de tout, mais elles orientent souvent la façon dont on cherche sa place.
L’approche adlérienne est ainsi à la fois psychologique, sociale et éducative. Elle repose sur une idée simple : on ne guérit pas seulement en se comprenant mieux, mais aussi en retrouvant le courage de participer au monde commun.
En résumé, pour Adler, l’équilibre ne vient pas d’une supériorité conquise contre les autres. Il naît lorsque le sentiment d’infériorité peut se transformer en énergie utile, en coopération, en contribution.
En quoi cette approche renouvelle-t-elle la compréhension des difficultés relationnelles aujourd’hui (travail, couple, collectif) ?
L’approche adlérienne aide à regarder autrement les difficultés relationnelles. Elles ne relèvent pas seulement d’un « mauvais caractère », d’un problème de communication ou d’une incompatibilité entre deux personnes. Bien souvent, elles disent quelque chose de plus profond : la manière dont chacun cherche sa place, sa valeur et un minimum de sécurité auprès des autres.
Pour Adler, chacun construit très tôt un style de vie. C’est une sorte de logique personnelle, parfois invisible, qui influence la façon d’aimer, de travailler, de se défendre ou de demander de l’aide. Un enfant qui a dû lutter pour être remarqué, par exemple, peut devenir un adulte très sensible à la reconnaissance. Un autre, souvent critiqué, peut apprendre à éviter les situations où il risque d’être jugé.
Dans les relations, cela se traduit de mille façons. Certains entrent presque spontanément en compétition. D’autres se protègent derrière le contrôle, l’ironie ou la distance. Certains s’accrochent, par peur d’être abandonnés. D’autres fuient dès que le lien devient trop exigeant. Derrière ces attitudes, Adler verrait souvent un sentiment d’infériorité : la crainte de ne pas compter, de ne pas être assez, de perdre sa place.
Au travail, cela peut prendre la forme d’une rivalité constante avec les collègues, d’un perfectionnisme épuisant ou d’un retrait silencieux en réunion. Dans le couple, on peut retrouver des rapports de domination, une dépendance affective, ou cette attente douloureuse que l’autre confirme sans cesse notre valeur. Dans un groupe, la même logique peut miner la coopération : chacun se compare, se protège, ou cherche à ne pas perdre la face.
La force de la pensée d’Adler est de déplacer la question. Plutôt que de demander seulement : « qui a tort ? », elle invite à se demander : « qu’est-ce que chacun essaie d’obtenir ou de protéger dans cette relation ? » Un conflit n’est pas toujours une simple opposition. Il peut être une tentative maladroite de préserver son importance personnelle. On veut être reconnu, ne pas être écrasé, ne pas revivre une humiliation. C’est humain. Mais lorsque cette quête de valeur se fait contre les autres, le lien s’appauvrit.
Le travail thérapeutique consiste alors à rouvrir la possibilité du sentiment social : se sentir relié, capable de coopérer, utile dans un ensemble plus large que soi. Cela ne signifie pas s’effacer. Cela signifie trouver une place qui n’a pas besoin d’écraser celle des autres.
C’est ce qui rend Adler très actuel. Dans des milieux de travail marqués par la comparaison, dans des couples fragilisés par l’attente de validation permanente, dans des collectifs où beaucoup se sentent seuls malgré la proximité, sa pensée rappelle une chose simple : on ne se construit pas durablement contre les autres. On se construit avec eux.
Concrètement, qu’est-ce que la psychanalyse adlérienne change dans la pratique des professionnels de l’accompagnement ?
Concrètement, la psychanalyse adlérienne change la manière d’accompagner une personne. Elle ne s’arrête pas au symptôme. Elle cherche à comprendre ce que le comportement signifie dans l’histoire et la logique de vie du sujet. Un blocage, un retrait, une agressivité, un perfectionnisme : tout cela n’est pas seulement vu comme un problème à corriger. Cela peut aussi être une tentative de se protéger, de compenser une fragilité, de ne pas se sentir inférieur.
Le professionnel ne demande donc pas uniquement : « d’où vient cette difficulté ? » Il se demande aussi : « à quoi sert-elle aujourd’hui ? » Par exemple, une personne qui repousse sans cesse une tâche n’est pas forcément paresseuse. Elle peut chercher à éviter l’échec. Un salarié très perfectionniste peut tenter de prouver qu’il mérite sa place. Un jeune qui se montre agressif en classe peut, derrière la provocation, essayer de ne pas apparaître vulnérable.
L’accompagnement consiste alors à explorer le style de vie de la personne : ses croyances sur elle-même, sa façon d’entrer en relation, ce qu’elle associe à la réussite, à l’échec ou à la reconnaissance. Certains vivent avec l’idée qu’ils doivent être irréprochables pour être aimés. D’autres pensent qu’il vaut mieux garder le contrôle plutôt que dépendre de quelqu’un. D’autres encore préfèrent ne pas essayer, pour ne pas risquer d’être jugés.
Cette approche invite à écouter les comportements comme des stratégies. Parfois maladroites. Parfois coûteuses. Mais rarement absurdes.
Elle transforme aussi la posture du professionnel. Il ne s’agit pas de réduire la personne à ses manques, ni de la placer dans une position de déficit. L’enjeu est de l’encourager, au sens fort du terme : l’aider à retrouver du courage, de la confiance, une capacité d’agir. Chez Adler, l’encouragement n’est pas une parole gentille ajoutée à la fin d’un entretien. C’est le cœur du travail.
Peu à peu, l’accompagnement aide la personne à sortir des comparaisons épuisantes et des logiques de prestige personnel : devoir être la meilleure, ne jamais perdre la face, prouver sans cesse sa valeur. Il s’agit plutôt de l’amener à se demander comment elle peut agir d’une manière plus libre, plus utile, moins défensive.
La pratique adlérienne remet enfin la dimension sociale au premier plan. Le professionnel s’intéresse à la façon dont la personne trouve sa place dans un groupe, coopère, participe, se sent utile. Dans le travail, cela peut vouloir dire retrouver une contribution claire dans une équipe. Dans l’éducation, aider un enfant à se sentir capable plutôt que constamment comparé. Dans le soin ou le coaching, soutenir une responsabilité qui ne soit ni écrasante ni solitaire.
Accompagner, dans cette perspective, ce n’est donc pas seulement soulager une souffrance individuelle. C’est aider quelqu’un à reprendre place parmi les autres, avec plus de confiance et moins de peur.
Pourquoi intégrer cette approche dans sa pratique aujourd’hui, et à quels professionnels s’adresse particulièrement cette formation ?
Intégrer l’approche adlérienne aujourd’hui, c’est se donner des repères pour comprendre des difficultés très présentes dans les cabinets, les institutions, les équipes de travail ou les lieux de formation : perte de sens, isolement, rivalités, découragement, impression de ne pas trouver sa place. Adler offre une lecture à la fois simple et profonde des conduites humaines. Il invite à regarder ce qui se joue derrière un symptôme : un sentiment d’infériorité, une tentative de compensation, un besoin d’appartenance resté sans réponse.
Dans une époque marquée par la comparaison permanente, l’exigence de performance et l’incertitude, cette perspective garde une grande force. Un salarié qui s’épuise à vouloir être irréprochable, un adolescent qui se décourage avant même d’essayer, un manager qui cherche à tout contrôler, une personne qui s’isole parce qu’elle ne se sent pas légitime : ces situations peuvent être relues autrement avec Adler. Elles ne sont pas seulement des problèmes individuels. Elles parlent aussi du rapport aux autres, au groupe, à la reconnaissance.
L’intérêt de cette approche est justement de ne pas réduire la personne à ses difficultés. Elle cherche à comprendre son style de vie : ses croyances, ses peurs, ses buts implicites, sa manière de chercher une valeur ou de protéger son image. Pourquoi cette personne évite-t-elle certaines situations ? Que cherche-t-elle à prouver ? De quoi tente-t-elle de se défendre ? Ces questions ouvrent souvent un espace plus juste que le simple constat d’un échec ou d’un blocage.
La pensée adlérienne accorde aussi une place essentielle au découragement. Beaucoup de conduites problématiques peuvent être comprises comme des réponses à une perte de confiance : renoncer, attaquer, se comparer sans cesse, vouloir dominer, disparaître du collectif. L’accompagnement vise alors à encourager, au sens fort : redonner du courage, soutenir la capacité d’agir, aider la personne à retrouver une contribution possible.
Intégrer cette perspective, c’est donc enrichir sa pratique par une lecture clinique, sociale et éducative. On ne cherche pas seulement à réparer ce qui ne va pas. On aide la personne à se réorienter : transformer une stratégie défensive en manière plus constructive d’être avec les autres, passer de la peur du jugement à la coopération, du besoin de prestige au sentiment d’utilité.
Cette formation s’adresse aux psychologues, psychothérapeutes, psychanalystes, coachs, consultants, travailleurs sociaux, éducateurs, enseignants, professionnels des ressources humaines et managers. Elle concerne plus largement tous ceux qui accompagnent des personnes ou des groupes confrontés à des questions de place, de motivation, de coopération ou de lien.
Elle trouve aussi toute sa pertinence dans les institutions et les organisations : une équipe en tension, un collectif démobilisé, un service traversé par la rivalité ou la perte de confiance. Adler aide à lire ces dynamiques sans isoler l’individu de son contexte. Accompagner autrement, ici, signifie soutenir la confiance, la responsabilité et le sentiment d’appartenance. Parce qu’une personne avance mieux lorsqu’elle sent qu’elle compte, qu’elle peut contribuer, et qu’elle n’est pas seule.
Didier Manez
Psychanalyste, membre agréé et actuel Président de la Société Française de Psychanalyse Adlérienne.
Formateur en psychanalyse adlérienne : prochaine session du 25 au 28 septembre 2026.




